La délégation échographique aux techniciens en radiologie : vers un nouveau modèle collaboratif
- Quoc Duy Vo
- 16 févr.
- 8 min de lecture
La radiologie suisse traverse une phase de transformation majeure, marquée par une augmentation continue de la demande d’imagerie, en particulier en échographie, dans un contexte de ressources médicales sous tension. Cette situation impose de repenser les modèles organisationnels. La délégation de l’acquisition échographique aux techniciens en radiologie médicale (TRM), avec validation et dictée par un radiologue présent sur site, s’inscrit dans une logique de collaboration interprofessionnelle déjà éprouvée pour d’autres actes techniques, comme la pose de PICC lines. Ce modèle ne fragilise pas la profession ; il permet au contraire d’optimiser l’utilisation des compétences, de renforcer la qualité des soins et d’améliorer l’accès des patients à l’échographie.

La pose de PICC lines : un modèle de délégation réussie
La délégation de certains actes techniques aux TRM n'est pas une nouveauté en Suisse. L'exemple de la pose de PICC line sous échoguidage constitue un précédent particulièrement pertinent. À l'Hôpital cantonal de Baden (KSB), les TRM pilotent déjà des IRM à distance entre différents sites, démontrant leur capacité à assumer des responsabilités élargies. La mise en place de PICC lines, acte interventionnel requérant une expertise technique précise, est aujourd'hui déléguée aux TRM dans plusieurs institutions suisses, sous supervision médicale.
Cette délégation fonctionne selon un modèle institutionnel structuré, nécessitant une formation spécifique, des protocoles clairs et une supervision médicale garantissant la sécurité des patients. Les résultats sont concluants : les TRM développent une expertise technique de haut niveau, les radiologues se concentrent sur la supervision et la gestion des cas complexes, et les patients bénéficient d'un accès facilité à ces actes. Ce modèle collaboratif peut naturellement s'étendre à l'échographie diagnostique, avec les mêmes principes de formation, de protocoles standardisés et de validation médicale systématique.
Le cadre légal suisse : une délégation encadrée et sécurisée
En Suisse, la délégation d'actes médicaux repose sur un cadre juridique établi qui protège à la fois le patient et le professionnel délégant. Le médecin demeure responsable des actes délégués et doit s'assurer que le délégataire possède la formation et les compétences nécessaires. Cette responsabilité médicale, loin d'être un obstacle, constitue le fondement d'une collaboration sécurisée : elle impose au radiologue de rester présent, disponible et impliqué dans le processus diagnostique. Le canton de Genève a récemment assoupli sa législation sur les actes délégués, reconnaissant la capacité des auxiliaires de soins à réaliser des actes spécifiques après formation adéquate. Le référentiel de compétences des TRM en Suisse mentionne explicitement leur capacité à "concevoir, réaliser et évaluer de manière autonome et en partenariat avec les médecins radiologues des prestations à visée diagnostique". L'échographie s'inscrit naturellement dans ce périmètre de compétences, à condition d'être encadrée par des protocoles clairs et une validation médicale systématique. Le modèle proposé - TRM réalisant l'acquisition, radiologue présent sur place pour valider et dicter - respecte pleinement ce cadre légal et garantit la continuité de la responsabilité médicale.

Plus-value pour le patient : accessibilité et qualité renforcées
Le patient constitue le premier bénéficiaire de ce modèle collaboratif. La réduction des délais d'attente représente un avantage immédiat et concret : en augmentant la capacité de production d'examens échographiques grâce à la multiplication des opérateurs qualifiés, les services de radiologie répondent plus efficacement à la demande croissante. L'expérience française du CHU de Rouen démontre qu'un radiologue supervisant trois TRM travaillant simultanément sur trois échographes multiplie par trois la capacité de production sans compromettre la qualité diagnostique.
La qualité technique des acquisitions s'améliore également. Les TRM, formés spécifiquement à l'acquisition échographique et se concentrant exclusivement sur cet aspect technique, développent une expertise approfondie dans la manipulation des sondes, l'optimisation des réglages et la couverture anatomique exhaustive. Le modèle du CHU de Rouen a montré des taux de concordance excellents de 97% entre les acquisitions des TRM et des médecins pour les écho-doppler veineux, artériels et les échographies thyroïdiennes. La présence du radiologue sur place garantit par ailleurs une validation immédiate, la possibilité de compléter l'acquisition si nécessaire et le maintien de la relation médecin-patient pour l'annonce des résultats et les explications cliniques.
Optimisation du workflow : collaboration interprofessionnelle efficiente
D'un point de vue organisationnel, le modèle collaboratif TRM-radiologue transforme positivement le workflow d'un service de radiologie. La configuration optimale identifiée à Rouen - un radiologue superviseur avec trois TRM opérant simultanément - nécessite certes des investissements en équipement et en personnel qualifié, mais génère une efficience opérationnelle remarquable. Le gain de temps médecin atteint 50% pour l'acquisition tout en maintenant une qualité diagnostique équivalente.
Cette redistribution des tâches valorise les compétences spécifiques de chaque professionnel selon le principe de la pratique collaborative interprofessionnelle. Les TRM, experts de l'acquisition technique et du positionnement patient, se concentrent sur l'obtention d'images de qualité optimale selon des protocoles standardisés. Le radiologue se focalise sur l'expertise diagnostique, la corrélation clinico-radiologique, la validation des images acquises et la communication avec les cliniciens référents. Cette complémentarité renforce la cohésion d'équipe et transforme un acte médical individuel en processus collaboratif structuré. Les protocoles de coopération développés en France, incluant la reconstruction d'images, la planification des actes et même la cotation, démontrent que cette collaboration peut s'étendre à l'ensemble de la chaîne radiologique.
Attractivité professionnelle : valorisation des compétences TRM
La délégation échographique représente une opportunité majeure de valorisation de la profession de TRM. En Suisse, les pratiques avancées TRM restent peu répertoriées, institutionnalisées ou reconnues, contrairement au Royaume-Uni ou au Canada où elles valorisent significativement la profession. Développer une expertise échographique reconnue permettrait aux TRM d'élargir leur périmètre de compétences au-delà des trois domaines traditionnels (radiodiagnostic, radio-oncologie, médecine nucléaire). Cette évolution répond également aux aspirations professionnelles des TRM qui ne se limitent pas à "maîtriser des machines" mais souhaitent exercer un rôle clinique élargi en collaboration étroite avec les radiologues. Les TRM sont souvent "les premiers interlocuteurs à identifier une problématique et à orienter le patient", rôle qui serait naturellement renforcé en échographie où le contact prolongé avec le patient favorise le repérage des signes d'alerte.
Plus-value pour le radiologue : recentrage sur l'expertise médicale
Pour le radiologue, la délégation de l'acquisition échographique aux TRM libère un temps précieux pour se concentrer sur les activités à plus haute valeur ajoutée médicale. Plutôt qu'une déqualification, ce modèle permet un recentrage sur l'expertise diagnostique complexe, la synthèse clinico-radiologique, la gestion des cas difficiles et la communication médicale. Le radiologue reste présent, disponible et impliqué, mais optimise son temps médical en déléguant la composante technique standardisable. Cette redistribution des tâches offre également une réponse concrète à la saturation croissante des radiologues. Avec un gain de temps de 50% sur l'acquisition technique, un radiologue peut superviser plusieurs examens simultanément, multipliant ainsi sa capacité de production sans sacrifier la qualité diagnostique. Le modèle préserve la relation médecin-patient pour la validation finale et la dictée du rapport, moments essentiels où s'exprime véritablement l'expertise médicale. En supervisant l'acquisition réalisée par les TRM, le radiologue maintient son rôle de garant de la qualité diagnostique tout en bénéficiant d'images acquises par des professionnels spécialisés dans l'aspect technique. Cette collaboration renforce également la dimension interprofessionnelle du service de radiologie, créant une dynamique d'équipe où chaque professionnel contribue selon son expertise spécifique.

Une filière de formation à structurer : investissement dans l'avenir
La mise en œuvre réussie de la délégation échographique nécessite la création d'une filière de formation structurée et reconnue. À l'image des modèles anglo-saxons où les échographistes suivent des programmes postgradués de 12 à 24 mois, la Suisse doit développer une formation continue spécialisée pour les TRM déjà diplômés. Cette formation devrait couvrir les principes physiques des ultrasons, l'anatomie échographique normale et pathologique, les protocoles d'acquisition standardisés et la reconnaissance des signes nécessitant une supervision médicale immédiate.
Les Hautes Écoles Spécialisées (HES) en radiologie médicale constituent les institutions naturelles pour développer ces programmes, en collaboration avec les sociétés savantes de radiologie (SGR-SSR) et d'échographie (SGUM-SSUM). Une certification nationale garantirait l'homogénéité des compétences sur le territoire suisse et sécuriserait le cadre légal de la délégation. L'exemple des PICC lines démontre la viabilité de ce modèle : une formation institutionnelle spécifique, des protocoles clairs, une supervision médicale structurée et une reconnaissance progressive des compétences. L'investissement dans cette formation représente un coût initial pour les institutions, mais génère un retour sur investissement (ROI) rapide via l'augmentation de la capacité de production d'examens et l'amélioration de l'efficience opérationnelle. Cette filière pourrait d'ailleurs s'articuler progressivement, en commençant par des examens échographiques standardisés (doppler veineux, thyroïde, reins) avant de s'étendre à des protocoles plus complexes au fil de l'expérience acquise (ostéo-articulaires, sénologiques ou pédiatriques).
Collaboration, non substitution : le cœur du modèle
Il est essentiel de souligner que ce modèle repose sur la collaboration et non sur la substitution. Le radiologue demeure présent sur place, disponible pour intervenir à tout moment, valider systématiquement les acquisitions et assurer la responsabilité médicale de l'acte. Cette présence constitue la différence fondamentale avec d'autres modèles où l'échographie serait réalisée de manière totalement autonome par des non-médecins. La validation médicale immédiate garantit la qualité diagnostique, permet de compléter l'acquisition si nécessaire et préserve la relation médecin-patient au moment crucial de l'annonce des résultats.
Cette approche collaborative s'inscrit dans la logique plus large de la pratique interprofessionnelle en radiologie, où TRM, physiciens médicaux et radiologues travaillent ensemble au service du patient. La dimension humaine du métier de TRM, souvent sous-estimée, trouve ici une expression particulière : en contact prolongé avec le patient pendant l'acquisition, les TRM peuvent identifier des problématiques et orienter vers le radiologue. Ce modèle transforme l'échographie d'un acte médical individuel en processus d'équipe structuré, où chaque professionnel apporte sa valeur ajoutée spécifique. Le radiologue conserve son rôle central d'expert diagnostique et de responsable médical, tout en bénéficiant du support technique de TRM hautement qualifiés. C'est précisément cette complémentarité qui constitue la force du modèle et garantit son acceptabilité tant par les professionnels que par les patients.
Conclusion : Vers une radiologie collaborative et innovante
La délégation échographique aux TRM, sur le modèle déjà éprouvé des PICC lines, représente bien plus qu'une simple réorganisation du workflow. Elle incarne une vision collaborative de la radiologie moderne, où chaque professionnel contribue selon son expertise spécifique au service d'un objectif commun : des soins de qualité accessibles en temps opportun. Face à la pénurie de radiologues et à l'augmentation de la demande d'imagerie, ce modèle offre une réponse pragmatique et structurée, valorisant simultanément les compétences des TRM et l'expertise médicale des radiologues.
L'avenir de la radiologie passera nécessairement par une redéfinition des rôles et une collaboration interprofessionnelle renforcée. Plutôt que de craindre cette évolution, la profession radiologique a l'opportunité de la piloter, en définissant elle-même les contours de cette collaboration, les exigences de formation et les modalités de supervision médicale. Le maintien de la présence du radiologue sur place pour valider et dicter garantit que l'expertise médicale demeure au cœur du processus diagnostique, tout en optimisant l'utilisation des ressources humaines disponibles. Cette transformation, menée de manière réfléchie et progressive, peut renforcer l'attractivité de la radiologie pour les médecins et les TRM, tout en améliorant le service aux patients. La question n'est plus de savoir si cette évolution aura lieu, mais comment la radiologie suisse saura se saisir de cette opportunité pour construire un modèle collaboratif innovant et pérenne

Références :
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ZHAW. (2022). Les stratégies PICC dans le contexte de la pratique avancée infirmière. https://www.zhaw.ch/storage/gesundheit/ueber-uns/veranstaltungen/symposien/2022-interprof-ap-symposium/Pr%C3%A9sentationen_AP_2022_Tag2_1_Strategie.pdf
Assistance d'IA pour la rédaction et la suggestion de références, mais la réflexion et les choix restent ceux de l'auteur.




Un article essentiel sur l'évolution de la radiologie en Suisse. De nombreux pays ont franchi le pas dans lesquels patients et professionnels de santé reconnaissent le bénéfice.