Est-ce que les cabinets indépendants en radiologie sont-ils voués à disparaître ?
- Quoc Duy Vo
- 7 févr.
- 9 min de lecture
Une analyse inquiétante de la consolidation du secteur en Suisse et en France

Introduction : Un mouvement de fond irrésistible
Le paysage de la radiologie libérale traverse une transformation profonde et possiblement irréversible. En France, entre 15 et 30 % des cabinets d'imagerie sont désormais détenus par des fonds d'investissement [1][2]. En Suisse, des groupes internationaux poursuivent leur expansion territoriale avec l'acquisition stratégique de centres d'imagerie dans plusieurs cantons [3]. Cette vague de consolidation soulève une question existentielle pour notre profession : les cabinets indépendants en radiologie ont-ils encore un avenir ?
Pour les dirigeants et gestionnaires de cabinets de radiologie, l'enjeu n'est plus théorique. Il s'agit de comprendre les forces qui redessinent notre secteur et d'évaluer lucidement la viabilité à long terme de l'exercice indépendant. Cet article examine les données factuelles de cette consolidation accélérée et explore les implications pour l'avenir de notre profession.

L'état des lieux : Une concentration accélérée
En France : La financiarisation galopante
Le marché français de l'imagerie médicale, estimé à 2,5 milliards d'euros en 2025, connaît une croissance annuelle de 5 à 8 % [4]. Cette attractivité économique a déclenché une course effrénée au rachat de cabinets par des fonds d'investissement de dimension européenne et mondiale : Ardian, Eurazeo, Andera Partners, Parquest, Montefiore Investment [5]. Les chiffres parlent d'eux-mêmes :
Plus de 10 sociétés de capital-investissement recensées dans le secteur de la radiologie [5]
L'Union de la radiologie libérale en mouvement (Urlem) revendique plus de 1000 radiologues libéraux sur 5454 en France, soit près de 20 % [5]
Des groupes comme ImDev sont parvenus à constituer un réseau de plus de 130 centres en l'espace de quatre ans [6]
Résonance Imagerie poursuit son expansion avec l'acquisition du Centre d'Imagerie Médicale Paris Convention en mars 2025 [7]
Cette dynamique n'est pas nouvelle, mais elle s'accélère. Après avoir transformé les cliniques dans les années 1980-1990, puis la biologie et l'anatomo-pathologie dans la
décennie 2010, les fonds d'investissement se concentrent désormais massivement sur la radiologie et l'ophtalmologie [8].
En Suisse : Une consolidation plus discrète mais réelle
La situation suisse présente des spécificités importantes, notamment l'existence de clauses du besoin dans plusieurs cantons romands (Vaud, Neuchâtel, Tessin, Jura, Fribourg, Genève, Valais) qui régulent l'installation d'équipements lourds [9][10]. Malgré ces barrières réglementaires, la concentration s'opère également avec l'acquisition de cabinets par de grands groupes d'imagerie [3], [11], [12]. La densité de radiologues en Suisse romande demeure inférieure à la Suisse alémanique, créant une pression constante sur l'offre de soins [12][13].
Les forces qui condamnent les petits cabinets
1. La barrière financière devenue infranchissable
L'exercice indépendant de la radiologie requiert des investissements considérables qui dépassent désormais les capacités individuelles :
Les équipements lourds :
Un IRM ou un scanner coûte plus d'un million de francs suisses [9]
Les infrastructures nécessaires alourdissent considérablement la facture
Le renouvellement technologique s'accélère (cycle de 7 à 10 ans)
Les nouvelles générations d'appareils intègrent l'intelligence artificielle, augmentant les coûts
Un jeune radiologue qui souhaiterait s'installer en indépendant doit donc mobiliser plusieurs millions d'euros ou de francs, tout en assumant un endettement sur 15 à 20 ans. Cette réalité économique explique pourquoi la création d'un cabinet indépendant reste un exercice périlleux.
2. Les contraintes réglementaires : La clause du besoin
En Suisse, plusieurs cantons ont instauré des clauses du besoin pour réguler l'installation d'équipements médico-techniques lourds. Le Tribunal fédéral a confirmé la légalité de ces dispositifs dans un arrêt de principe du 16 décembre 2013 [9].
Le mécanisme de régulation :
Toute acquisition d'IRM, scanner, PET-scan doit faire l'objet d'une demande d'autorisation cantonale.
Une commission cantonale d'évaluation examine les demandes en fonction du besoin médical existant [14]
L'émolument administratif peut atteindre 1 800 francs [14]
Paradoxalement, ces régulations n'ont pas eu l'effet modérateur attendu sur la consommation. C'est en effet dans les cantons ayant introduit de telles clauses que la fréquence des CT et des IRM reste la plus élevée [10]. Néanmoins, ces barrières administratives favorisent les grands groupes capables de constituer des dossiers solides et de naviguer dans la complexité réglementaire.
3. La pression tarifaire croissante
En France, le gouvernement fixe un objectif minimal d'économies de 300 millions d'euros sur les années 2025 à 2027 dans le champ de l'imagerie [15]. En l'absence d'accord conventionnel, l'Uncam peut procéder à des baisses de tarifs unilatérales.
En Suisse, l'introduction du TARDOC, bien que retardée, promet de transformer profondément l'économie de l'imagerie. Cette compression tarifaire rend la rentabilisation d'équipements lourds plus difficile pour les petites structures qui ne peuvent compter sur les économies d'échelle.
4. La pénurie démographique structurelle
La crise démographique de la radiologie constitue un cercle vicieux pour les petits cabinets.
Les données en France :
La radiologie fait face à une tension structurelle majeure sur les ressources humaines, avec un taux de vacance atteignant 40 % dans les hôpitaux [16]. Cette fragilité est aggravée par un taux de démission en imagerie médicale de 5,1 %, nettement supérieur à la moyenne toutes spécialités confondues (3,5 %) [16]. Selon les projections, les effectifs de radiologues devraient atteindre leur niveau le plus bas en 2029, avec seulement 8 788 radiologues en activité, renforçant le risque de pénurie durable et la pression sur l’accès aux soins [16].
Les données en Suisse romande :
En raison des limitations croissantes des droits de pratique et du droit de facturer à l’assurance obligatoire des soins (AOS) dans plusieurs cantons romands, le recrutement de jeunes radiologues devient de plus en plus difficile, malgré une demande médicale soutenue. Les radiologues arrivant sur le marché du travail se heurtent à des incertitudes réglementaires et à des restrictions administratives qui réduisent l’attractivité de l’installation ou de l’exercice ambulatoire. Cette situation crée un décalage structurel entre les besoins réels de la population et la capacité du système à intégrer de nouveaux spécialistes, accentuant les tensions sur les équipes en place et fragilisant la continuité de l’offre de soins.
5. L'attractivité irrésistible des fonds pour les seniors
Les fonds d’investissement proposent aujourd’hui des conditions financières que les repreneurs traditionnels ne peuvent pas égaler. Pour un radiologue en fin de carrière, l’entrée d’un fonds au capital de son cabinet permet de capter une valeur patrimoniale de plusieurs millions d’euros [17]. Cette option est d’autant plus attractive qu’elle combine une valorisation maximale du patrimoine professionnel, une transaction rapide et sécurisée, la possibilité de poursuivre l’activité en tant que salarié dans des conditions confortables, et l’absence de contraintes liées à la gestion ou à l’investissement. Dans ce contexte, la reprise traditionnelle par un jeune confrère perd largement en attractivité face à ces offres financières.

L’interaction de ces facteurs fragilise la viabilité économique et organisationnelle de l’exercice indépendant et favorise l’émergence de grands groupes intégrés.
Les modèles émergents : Quelle place pour l'indépendance ?
Le modèle des groupes de radiologie financiarisés repose sur une dissociation nette entre la détention du capital et l’exercice médical. La propriété des actifs, des équipements et des autorisations est majoritairement concentrée au sein d’une holding financière, généralement détenue à près de 87 % par une société d’investissement, tandis que les radiologues fondateurs ne conservent qu’une participation minoritaire (12–13 %). L’exercice professionnel s’effectue via des radiologues en SEL (Société en Exercice Libéral) contractant avec une SAS (Société par Actions Simplifiée), dans laquelle les décisions stratégiques sont effectivement contrôlées par les investisseurs. Le personnel est employé par la structure capitalistique, renforçant la logique managériale du groupe. Dans cette configuration, les radiologues perdent durablement la maîtrise des investissements et, par extension, des choix professionnels, intervenant dans les SAS à l’image de médecins spécialistes salariés au sein de cliniques privées, avec une autonomie stratégique fortement réduite [8].
Les conséquences juridiques et déontologiques
Cette évolution a suscité de vives réactions de la part des instances ordinales et des autorités juridiques. Le Conseil d’État a rendu, le 10 juillet 2023, quatre arrêts simultanés remettant en cause les structures dans lesquelles les associés professionnels exerçants ne disposent pas d’un contrôle effectif, compromettant ainsi la garantie de leur indépendance [8]. Dans la continuité, l’Ordre des médecins du Rhône a prononcé en novembre 2023 la radiation de la SELAS Imapôle, estimant que l’indépendance des médecins n’y était pas assurée [8]. Par ailleurs, l’Académie nationale de médecine a publié en juin 2022 un communiqué particulièrement préoccupant intitulé « Radiologie, la financiarisation de tous les dangers » [8].
Si ces décisions juridiques n’ont pas freiné le mouvement de financiarisation, elles ont néanmoins conduit à des ajustements structurels. Les opérateurs financiers privilégient désormais le rachat intégral des SEL, transformées en SAS, afin de reprendre le contrôle des équipements, du personnel et des autorisations. Les radiologues constituent ensuite une nouvelle SEL, laquelle contracte avec la SAS, permettant de maintenir l’exercice médical tout en sécurisant le montage juridique [8].
Les risques identifiés par l'assurance maladie
La Caisse nationale d’assurance-maladie a alerté dès 2023 sur plusieurs dérives potentielles liées à la financiarisation du secteur [5][17]. Celles-ci incluent une augmentation des dépenses alimentée par une logique de “course à l’acte” visant à satisfaire des objectifs de rentabilité, une sélection des patients au profit des actes les plus rémunérateurs, ainsi qu’une concentration accrue sur les équipements lourds (IRM, scanners) au détriment d’une offre de soins globale et équilibrée. À cela s’ajoutent une implantation préférentielle dans les grandes agglomérations et les zones à fort pouvoir d’achat, et une évaporation partielle des ressources issues des cotisations sociales et de l’impôt sous forme de dividendes. Cette dynamique pousse l’État à imposer des baisses tarifaires généralisées, alimentant un cercle vicieux où l’ensemble de la spécialité est fragilisée et où le patient devient in fine le principal perdant [8].
Conclusion : Est-ce que les radiologues seront tous salariés?
Face à ce constat implacable, trois scénarios se dessinent pour l'avenir de notre profession :
Scénario 1 : La salariat généralisé
L’hypothèse d’un salariat généralisé des radiologues ne relève plus du scénario théorique, mais d’une trajectoire crédible et déjà engagée. Les barrières financières à l’installation indépendante sont devenues largement infranchissables pour la majorité des praticiens, tandis que la pénurie de radiologues renforce paradoxalement le pouvoir de négociation salariale. Parallèlement, les jeunes générations privilégient davantage l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle au détriment de l’entrepreneuriat médical, dans un contexte où les contraintes administratives et réglementaires découragent la création de structures indépendantes. Les groupes financiarisés exploitent cette dynamique en proposant des rémunérations attractives, sans exposition au risque financier. Dans ce scénario, les radiologues tendent à devenir des techniciens hautement qualifiés au service de structures capitalistiques, perdant progressivement la maîtrise de leur outil de travail et de leurs choix professionnels.
Scénario 2 : La coexistence régulée
Un second scénario reposerait sur une coexistence régulée entre capitaux financiers et exercice médical, impliquant une intervention renforcée du régulateur. Celle-ci pourrait prendre la forme d’un durcissement des clauses du besoin sur l’ensemble du territoire, de l’imposition de ratios minimaux de participation médicale au capital (par exemple 51 %), de la limitation des dividendes extractibles, ainsi que d’un soutien public à la mutualisation des plateaux d’imagerie et à la reprise des structures par des praticiens. L’objectif serait de restaurer un équilibre entre les droits légitimes des investisseurs et la garantie de l’indépendance professionnelle [8].
Scénario 3 : La niche viable mais marginale
À l’inverse, un troisième scénario verrait subsister des niches d’exercice indépendant, limitées à des zones géographiques délaissées par les grands groupes, à des spécialisations techniques de pointe ou à des modèles coopératifs entre praticiens. Toutefois, ces configurations resteraient marginales et structurellement fragiles, exposées à la pression concurrentielle constante des groupes financiarisés. Cette situation se retrouve notamment dans le développement de cabinets d’échographie intégrés au sein de cabinets de groupes de médecins traitants, où des radiologues exercent de manière ciblée, avec des investissements limités et une forte proximité avec les prescripteurs. Ce modèle, fondé sur des équipements légers et une organisation souple, se développe de manière croissante en Suisse, en particulier dans des contextes où l’installation d’un plateau d’imagerie lourd n’est ni économiquement viable ni autorisée. S’il permet de maintenir une forme d’exercice indépendant et une offre de proximité, il demeure néanmoins vulnérable, dépendant étroitement des conditions réglementaires, tarifaires et de la pression concurrentielle exercée par les structures financiarisées.

Épilogue : Une profession à la croisée des chemins
La radiologie française et suisse se trouve à un moment charnière. Le mouvement de consolidation est puissant, probablement irréversible dans sa tendance générale, mais son amplitude finale reste à déterminer. L'enjeu dépasse la simple question de la structure juridique de nos cabinets. Il s'agit de l'identité même de notre profession : serons-nous des médecins entrepreneurs maîtres de leurs outils et de leurs choix cliniques, ou des salariés hautement qualifiés au service d'acteurs financiers guidés par la logique de rendement ? Le temps de la réflexion touche à sa fin. Le temps des choix est venu.
Références :
[1] Magrez, M. (2024, 14 décembre). La radiologie, un pactole financier. Ensemble! Mouvement.https://ensemble-mouvement.com/la-radiologie-un-pactole-financier/
[2] Made in France. (2025, 2 juin). Le marché des centres de radiologie en France.https://madeinfr.fr/etudes-de-marche/sante/le-marche-des-centres-de-radiologie-en-france/
[3] Affidea. (2025, 12 février). Affidea renforce sa présence à travers la Suisse. Medinside.https://www.medinside.ch/fr/affidea-renforce-sa-presence-a-travers-la-suisse-20250212
[4] Modèles de Business Plan. (2022). 14 tendances sur le marché de l’imagerie médicale en 2025.https://modelesdebusinessplan.com/blogs/infos/marche-imagerie-medicale-tendances
[5] Coq-Chodorge, C., & Magrez, M. (2024, 14 décembre). La financiarisation de la radiologie. Mediapart.
[6] Made in France. (2025, 1er juin). Le marché de l’imagerie médicale en France.https://madeinfr.fr/etudes-de-marche/sante/le-marche-de-limagerie-medicale-en-france/
[7] Auris Finance. (2025, 3 mars). Résonance Imagerie s’empare du Centre d’Imagerie Médicale Paris Convention.https://auris-finance.fr/resonance-imagerie-sempare-du-centre-dimagerie-medicale-paris-convention/
[8] Houdart, P. (2023). Financiarisation des cabinets médicaux : clap de fin ?https://www.houdart.org/financiarisation-des-cabinets-medicaux-clap-de-fin/
[9] Canton du Valais. (2013). Rapport explicatif accompagnant le projet de décret sur la planification des équipements médico-techniques lourds.https://www.vs.ch/documents/25401094/25402564/Rapport.pdf
[10] Grand Conseil du Canton de Vaud. (2025, novembre). Rapport de la Commission thématique LEG sur le projet de loi RC-25_LEG_86.
[11] Fondation La Source. (2025, 7 avril). Nouveautés aux soins ambulatoires.https://www.fondationlasource.ch/rapports/nouveautes-aux-soins-ambulatoires/
[12] CHUV. (2011). Étude de la démographie des radiologues en Suisse romande.https://www.chuv.ch/fileadmin/sites/rad/documents/rad_etude_de_la_demographie_des_radiologues.pdf
[13] Tribune de Genève. (2020, 31 janvier). Des radiologues en voie d’extinction… ou d’extension ?https://www.tdg.ch/des-radiologues-en-voie-dextinction-ou-dextension-381927411971
[14] République et Canton de Genève. (2025, 18 mai). Équipements médico-techniques lourds dans le canton de Genève.https://www.ge.ch/equipements-medico-techniques-lourds-dans-canton-geneve
[15] Sénat français. (2024, 23 octobre). Projet de loi de financement de la sécurité sociale pour 2025.https://www.senat.fr/rap/l24-138-2/l24-138-21.html
[16] Docteur Imago. (s.d.). La France est carencée en radiologues.https://docteurimago.fr/actualite/socioprofessionnel/la-france-est-carencee-en-radiologues/
[17] RAMSOFT. (2023, 15 août). Réduire la pénurie de radiologues dans les établissements de santé.https://www.ramsoft.com/fr/blog/radiologist-shortage
Assistance d'IA pour la rédaction et la suggestion de références, mais la réflexion et les choix restent ceux de l'auteur.




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